RAPPEL — Addition nucléophile sur le carbonyle
Le carbonyle C=O est le carrefour de la chimie organique : son carbone δ+ appelle les nucléophiles, et son oxygène δ− capte les protons. Presque toutes les réactions des aldéhydes et cétones s’y ramènent. Cette fiche couvre les deux moitiés du sujet : l’addition sur le C=O lui-même, puis la chimie des hydrogènes en α (juste à côté), qui ouvre sur l’aldolisation.
Pourquoi le carbonyle réagit : rappel des deux points faibles
δ−
O ① l'oxygène (δ−, 2 doublets libres) capte les H⁺
‖ → site basique, activé par catalyse acide
R — C — R'
δ+ ② le carbone (δ+) est attaqué par les nucléophiles
→ site électrophile, cœur de toute la chimie du C=O
Deux leviers gouvernent la réactivité : l’aldéhyde est plus réactif que la cétone (moins encombré, et le second R d’une cétone est +I donc « calme » un peu le δ+).
Le geste de base : addition nucléophile
Un nucléophile attaque le carbone δ+ ; l’oxygène récupère le doublet de la liaison π et devient un alcoolate (puis un –OH après protonation) :
Nu⁻
↓ (attaque le C δ+)
R–C=O → R–C(–O⁻)(Nu) → R–C(–OH)(Nu)
| | |
R' R' R'
(électrophile) intermédiaire produit
TÉTRAÉDRIQUE
sp² (plan) ────────────────► sp³ (tétraédrique)
Le carbone change d'hybridation : c'est LA signature de l'addition.
La catalyse acide accélère tout : en protonant l’oxygène du C=O, elle rend le carbone encore plus électrophile (l’oxygène protoné tire davantage).
H⁺
↓
R–C=O → R–C=O⁺–H ⇄ R–C⁺–OH le carbone est bien plus δ+
| | | → attaque par un nucléophile faible
R' R' R' (comme un alcool) devient possible

Hydrate, hémiacétal et acétal (la chimie des sucres)
L’eau s’additionne sur un carbonyle → hydrate (R₂C(OH)₂, un diol géminé), en général minoritaire, sauf sur des carbonyles très électrophiles (formaldéhyde, hydrate de chloral).
Avec les alcools, en deux temps :
R–CHO + R'OH ──► R–CH(OH)(OR') HÉMIACÉTAL (1 OH + 1 OR')
│ + R'OH, H⁺
▼
R–CH(OR')₂ ACÉTAL (2 OR') + H₂O
◄──────────────────────────────────────
hydrolyse acide (réversible !) régénère l'aldéhyde
- Un alcool s’additionne sur un aldéhyde → hémiacétal (R–CH(OH)–OR′).
- Un second alcool, en catalyse acide, remplace l’–OH → acétal (R–CH(OR′)₂).
C’est réversible : en milieu acide aqueux, l’acétal s’hydrolyse et régénère l’aldéhyde. C’est exactement la chimie des sucres (cyclisation intramoléculaire en hémiacétal, formes α/β du glucose) et le grand classique de la protection/déprotection d’un carbonyle en synthèse (l’acétal est stable en milieu basique, on le retire à la fin en acide).

Imine (base de Schiff) : LA question sur le pH
Une amine primaire + un aldéhyde/cétone → imine (R₂C=N–R′), en catalyse acide, avec un pH optimal d’environ 4–5. Le mécanisme passe par un hémiaminal (addition de l’amine) suivi d’une déshydratation (perte d’eau) :
R₂C=O + H₂N–R' → R₂C(OH)–NH–R' ──(−H₂O, H⁺)──► R₂C=N–R'
hémiaminal IMINE
étape 1 : addition étape 2 : déshydratation
(a besoin d'amine (a besoin de catalyse
LIBRE, nucléophile) ACIDE)
Savoir expliquer ce pH 4–5 montre que tu as tout compris — c’est le lien pH ↔ réactivité incarné :
pH trop bas (acide) pH 4–5 (optimum) pH trop haut (basique)
──────────────────── ───────────────── ────────────────────
amine protonée (–NH₃⁺) assez d'amine LIBRE amine libre OK…
→ plus de doublet ET assez d'acide …mais pas de catalyse
→ pas d'attaque (ét. 1) → étapes 1 et 2 OK acide → déshydratation
(ét. 2) trop lente
✗ ✓ vitesse maximale ✗
C’est le lien pH ↔ réactivité incarné : le même acide qui active le carbonyle détruit le nucléophile s’il y en a trop. L’optimum est un compromis entre deux exigences opposées.
Variantes utiles : amine secondaire + carbonyle → énamine (pas d’H sur N pour faire une imine, la double liaison part vers le carbone α).
Réductions et autres nucléophiles
| Réactif | Force | Réduit | Ne touche pas | Produit |
|---|---|---|---|---|
| NaBH₄ | doux, chimiosélectif | aldéhydes, cétones | esters, acides, amides | alcool |
| LiAlH₄ | puissant | tout (aldéhydes, cétones, esters, acides, amides) | — | alcool / amine |
| R–MgBr (organomagnésien) | nucléophile C | carbonyles | — | alcool + liaison C–C |
| CN⁻ | nucléophile | aldéhydes/cétones | — | cyanhydrine |
Le choix NaBH₄ vs LiAlH₄ est un choix de sélectivité : réduire une cétone sans toucher un ester présent → NaBH₄.
La chimie en α : énols et énolates
Les hydrogènes portés par le carbone en α d’un carbonyle (juste à côté) sont anormalement acides (pKa ≈ 20 pour une cétone), car l’anion formé (énolate) est stabilisé par résonance avec le C=O :
O O⁻ O
‖ | ‖
R–C–C–H ──base──► R–C=C ↔ R–C–C⁻ énolate stabilisé
| (arrache Hα) | | (charge délocalisée
(Hα acide) O / Cα)
- Tautomérie céto-énolique : équilibre entre la forme cétone (largement majoritaire) et la forme énol, catalysé par acide ou base.
- Acidité renforcée quand le H est entre deux carbonyles : une β-dicétone a un pKa de 9 (énolate doublement stabilisé) — presque un acide.
- Aldolisation : un énolate attaque un autre carbonyle → aldol (β-hydroxycarbonyle), qui peut se déshydrater (crotonisation) en énone conjuguée.
énolate (nucléophile) + C=O (électrophile) → ALDOL (β-hydroxy-carbonyle)
│ − H₂O (crotonisation)
▼
énone conjuguée C=C–C=O
Pièges fréquents
- Confondre hémiacétal et acétal : hémiacétal = 1 OH + 1 OR (1 alcool) ; acétal = 2 OR (2 alcools, catalyse acide).
- Croire l’imine faite à tout pH : optimum 4–5, un compromis (trop acide tue l’amine, trop basique bloque la déshydratation).
- Prendre LiAlH₄ pour une réduction sélective : il réduit tout, y compris les esters — pour la sélectivité c’est NaBH₄.
- Oublier l’acidité des Hα : c’est elle qui ouvre l’aldolisation ; un H α à deux C=O est très acide (pKa 9–11).
Exercices éclair
Exercice 1. On veut réduire une cétone en alcool sans toucher à un ester présent sur la même molécule. NaBH₄ ou LiAlH₄ ?
Correction
NaBH₄ : réducteur doux et chimiosélectif, il réduit la cétone (et les aldéhydes) mais laisse l’ester intact. LiAlH₄, trop puissant, réduirait aussi l’ester. Le choix du réducteur est un choix de sélectivité.
Exercice 2. Pourquoi ne fait-on pas une imine à pH 1 ni à pH 9, mais vers pH 4–5 ?
Correction
À pH 1 : l’amine est entièrement protonée (–NH₃⁺), plus de doublet nucléophile → aucune attaque (étape 1 bloquée). À pH 9 : pas de catalyse acide, le carbonyle n’est pas activé et la déshydratation finale (étape 2) traîne. À pH 4–5 : on garde assez d’amine libre pour l’attaque et assez d’acide pour activer + déshydrater → vitesse maximale. C’est un optimum entre deux exigences opposées portées par le même H⁺.
Exercice 3. Pourquoi le proton central du malonate de diéthyle (H entre deux esters) a-t-il un pKa d’environ 13, alors qu’un H α d’une cétone simple est à ~20 ?
Correction
Parce que l’énolate formé est doublement stabilisé : la charge négative est délocalisée sur deux carbonyles (deux esters) au lieu d’un seul. Deux formes limites de plus = anion beaucoup plus stable = acide beaucoup plus fort (pKa qui chute de ~20 à ~13). C’est le même principe qui rend les β-dicétones (pKa ≈ 9) presque acides. Cette acidité est la base de la synthèse malonique.
À retenir
- Le carbone du C=O est δ+ : cible des nucléophiles ; l’addition le fait passer sp² → sp³ (intermédiaire tétraédrique). La catalyse acide le rend encore plus électrophile.
- Hémiacétal (1 OR) → acétal (2 OR) en catalyse acide, réversible = chimie des sucres et protection ; hydrolyse acide régénère le carbonyle.
- Imine : amine I + carbonyle, pH optimal 4–5 (compromis amine libre / catalyse acide, via hémiaminal puis déshydratation).
- NaBH₄ doux et sélectif, LiAlH₄ puissant (réduit tout) ; organomagnésiens = liaison C–C.
- Hydrogènes en α acides (énolate stabilisé par résonance) → tautomérie céto-énolique, aldolisation ; doublement stabilisé entre deux C=O.