RAPPEL — Électronégativité, polarisation et sites réactifs
L’électronégativité est la « gourmandise » d’un atome pour les électrons d’une liaison qu’il partage. C’est une propriété relative (on compare deux atomes liés), et c’est elle qui crée les zones δ+ (appauvries, donc attaquables) et δ− (enrichies, donc attaquantes) d’une molécule. Comprendre ça, c’est déjà savoir où une molécule va réagir — avant même de connaître la réaction.
L’échelle à connaître par cœur
F > O > N ≈ Cl > Br > I > C > H
plus électronégatif ◄─────────────────────────► moins électronégatif
F O N ≈ Cl Br I C H
4,0 3,4 3,0 2,8 2,7 2,5 2,2 (valeurs de Pauling, indicatives)
"avide d'électrons" "généreux, se laisse déshabiller"
Tendance générale dans le tableau périodique : l’électronégativité augmente vers la droite (vers les halogènes) et vers le haut (F est le champion). Retiens surtout que O et N tirent fort, que le carbone est intermédiaire, et que l’hydrogène se laisse facilement prendre ses électrons (d’où l’existence des acides : la liaison X–H se casse en X⁻ + H⁺).
Polarisation d’une liaison : la naissance des δ+/δ−
Quand deux atomes d’électronégativités différentes sont liés, le nuage électronique se décale vers le plus électronégatif :
δ+ δ−
C ─────────► O la flèche pointe vers l'atome qui "gagne" les e⁻
(le nuage se décale vers O)
C devient δ+ (défaut d'e⁻) → site PAUVRE, attaquable (électrophile)
O devient δ− (excès d'e⁻) → site RICHE (nucléophile, base)
Exemple central : dans C=O, l’oxygène est δ− et le carbone est δ+. Ce carbone appauvri est le point faible du carbonyle : c’est là que les nucléophiles frappent, dans toute la chimie des aldéhydes, cétones, esters et amides.

Additionnées sur toute la molécule (chaque liaison polaire = un petit vecteur), ces polarisations donnent le moment dipolaire total (une flèche globale du δ+ vers le δ−). Ce moment gouverne la solubilité (une molécule polaire aime l’eau polaire) et les interactions intermoléculaires.
Moment dipolaire = somme vectorielle des liaisons polaires
H₂O (coudée) CO₂ (linéaire)
O O═C═O
/ \ ← → les deux vecteurs s'annulent
↘ ↙ → moment NUL malgré 2 liaisons polaires
moment NON nul → CO₂ apolaire
→ eau très polaire
La géométrie compte donc autant que la polarité des liaisons : CO₂ a deux liaisons C=O très polaires mais un moment nul (elles s’opposent), alors que l’eau, coudée, est très polaire.
Conséquence directe : les sites appauvris sont attaquables
Repère systématique : dès qu’un carbone est lié à un atome électronégatif, il devient δ+ donc électrophile.
- Le C d’un C=O (carbonyle)
- Le C d’un C–Cl ou C–Br (halogénure d’alkyle)
- Le C d’un C–OH protoné (l’eau qui part est un bon groupe partant)

Plus il y a de voisins électronégatifs, plus le carbone est appauvri, plus il est électrophile (effet cumulatif — voir la fiche effets inductif/mésomère).
Le pont central : riche/pauvre = base/acide = nucléophile/électrophile
C’est LA table qui relie tout le programme. Acide/base (Brønsted-Lewis) et nucléophile/électrophile décrivent le même phénomène — un doublet d’électrons qui se déplace d’un site riche vers un site pauvre. La seule différence est la cible : le doublet vise un H⁺ (on parle de base) ou un carbone (on parle de nucléophile).
SITE RICHE ──── donne son doublet ────► SITE PAUVRE
(base / nucléophile) (acide / électrophile)
vers un H⁺ → comportement de BASE
vers un C → comportement de NUCLÉOPHILE
| Site riche (donneur) = base/nucléophile | Site pauvre (accepteur) = acide/électrophile |
|---|---|
| Doublet non liant (O, N, S, halogène) | Carbocation R₃C⁺ |
| Liaison π (C=C, cycle aromatique) | Carbone d’un C=O (δ+) |
| Carbanion, énolate, alcoolate | B, Al, Zn²⁺, Fe³⁺ (acides de Lewis) |
| Anion (HO⁻, RO⁻, RS⁻, CN⁻) | Carbone portant un halogène (δ+) |
Apprends-la comme une seule idée : un site riche cherche toujours un site pauvre. Une flèche de mécanisme part toujours du riche vers le pauvre — jamais l’inverse. Si tu sais lire les δ+/δ−, tu sais déjà dessiner le sens de la première flèche.
Nucléophilie vs basicité : la nuance
Riche = base et nucléophile, oui — mais ce n’est pas tout à fait mesuré pareil. La basicité est thermodynamique (stabilité du produit, liée au pKa) ; la nucléophilie est cinétique (vitesse d’attaque d’un carbone). Un gros anion polarisable comme I⁻ est un bon nucléophile mais une base faible ; F⁻ c’est l’inverse. On y reviendra pour SN1/SN2, mais retiens que les deux notions se recouvrent sans être identiques.
Pièges fréquents
- Confondre polarité de liaison et moment global : CO₂ a des liaisons polaires mais un moment nul (géométrie linéaire symétrique).
- Oublier que δ+/δ− sont partiels : ce sont des charges partielles, pas des charges formelles entières.
- Croire que le carbone est toujours δ+ : face à un métal (organomagnésien C–Mg), le carbone devient δ− !
Exercices éclair
Exercice 1. Dans la liaison C–Mg d’un organomagnésien R–MgBr, qui est δ+ et qui est δ− ?
Correction
Le magnésium (métal, peu électronégatif) est δ+, le carbone est δ−. C’est une inversion de polarité rare : ici le carbone est riche, il devient un puissant nucléophile qui attaque les carbonyles pour créer des liaisons C–C. D’où tout l’intérêt des organomagnésiens en synthèse — ils transforment un carbone (normalement électrophile) en attaquant.
Exercice 2. Classe ces trois carbones du plus au moins électrophile : celui de CH₄, celui de CH₃Cl, celui de CH₃–C(=O)–Cl.
Correction
CH₄ (aucun voisin électronégatif, non électrophile) < CH₃Cl (un Cl attracteur, un peu δ+) < CH₃COCl (un C=O et un Cl : double appauvrissement → le plus électrophile). C’est exactement pourquoi le chlorure d’acyle est le dérivé d’acide le plus réactif de tous.
Exercice 3. Le fluorométhane CH₃F et le chlorométhane CH₃Cl : lequel a la liaison C–X la plus polarisée ? Est-ce le meilleur électrophile pour autant ?
Correction
CH₃F a la liaison la plus polarisée (F plus électronégatif → carbone plus δ+). Pourtant CH₃Cl (et surtout CH₃Br, CH₃I) est un meilleur électrophile en substitution, car F⁻ est un très mauvais groupe partant (petite base dure, retient mal la charge). Leçon : la polarisation crée le site δ+, mais la réactivité dépend aussi de la qualité du groupe partant.
À retenir
- F > O > N ≈ Cl > Br > I > C > H : l’échelle qui crée les δ+/δ−.
- Un carbone voisin d’un atome électronégatif est δ+ = électrophile = attaquable (effet cumulatif).
- Moment dipolaire = somme vectorielle ; la géométrie peut l’annuler (CO₂ apolaire, eau polaire).
- Riche → pauvre : base/nucléophile vers acide/électrophile — le sens de toutes les flèches.
- Nucléophilie (cinétique) ≠ basicité (thermodynamique) : elles se recouvrent sans être identiques.