RAPPEL — Choisir la bonne base (règle du ΔpKa)
Savoir les pKa ne sert à rien si on ne sait pas choisir la base qui va marcher. Cette fiche donne le critère quantitatif (le ΔpKa) et son application reine : séparer deux composés par extraction liquide-liquide.
Le principe : une réaction va vers le côté le plus faible
Une réaction acide-base va spontanément vers la formation de l’acide et de la base les plus faibles (les plus stables). Comparer, c’est comparer deux pKa : celui de l’acide qu’on veut déprotoner, et celui de l’acide conjugué de la base employée.
Acide₁–H + Base₂ ⇌ Base₁⁻ + Acide₂–H
(à déprotoner) (produit) (acide conj. de la base)
La réaction penche du côté de l'acide LE PLUS FAIBLE (pKa le plus grand).
→ il faut que pKa(Acide₂–H) > pKa(Acide₁–H) pour que ça marche.
La règle du ΔpKa
Une réaction acide-base est quantitative (déplacée à droite, quasi totale) si l’acide de départ a un pKa inférieur d’au moins 2–3 unités à celui de l’acide conjugué de la base employée.
pKa(acide à déprotoner) pKa(acide conjugué de la base)
│◄──── ΔpKa ≥ 2–3 ────►│
4,5 (R-COOH) 6,4 (H₂CO₃, base = HCO₃⁻)
→ ΔpKa ≈ +2 favorable → déprotonation quantitative ✔
Vulgarisation : la base « gagne » le proton si son acide conjugué est bien plus faible que l’acide qu’on veut déprotoner. Écart d’au moins 2–3 en faveur de la base → ça passe ; écart défavorable → ça ne se fait quasiment pas.
La table des bases usuelles
| Base | pKa de son acide conjugué | Déprotone efficacement |
|---|---|---|
| NaHCO₃ (hydrogénocarbonate) | 6,4 | acide carboxylique ✔ — phénol ✘ |
| Na₂CO₃ (carbonate) | 10,3 | acide carboxylique ✔ — phénol ≈ |
| NaOH (soude) | 15,7 | acide, phénol, thiol ✔ — alcool ≈ |
| NaH, NaNH₂ | 36–38 | alcool, alcyne, amide ✔ |
| LDA (diisopropylamidure) | ≈ 36 | énolates (base forte encombrée, peu nucléophile) |
Lecture : le NaHCO₃ (acide conjugué H₂CO₃, pKa 6,4) déprotone un acide carboxylique (pKa ~4,5, écart ~2 favorable) mais pas un phénol (pKa ~10, écart défavorable). C’est exactement ce qui rend la séparation sélective possible.
L’application reine : séparer un acide d’un phénol
Tu as dans une ampoule à décanter un mélange acide benzoïque (pKa 4,2) + phénol (pKa 10) dissous en phase organique. Objectif : les séparer proprement.
Phase organique : acide benzoïque + phénol
│
│ ① ajout de NaHCO₃ (base douce, pKa conj. 6,4)
▼
┌─────────────────────────┬───────────────────────────┐
│ PHASE AQUEUSE │ PHASE ORGANIQUE │
│ benzoate (ionisé) ✔ │ phénol (neutre, non touché)│
│ ΔpKa favorable (4,2<6,4)│ ΔpKa défavorable (10>6,4) │
└─────────────────────────┴───────────────────────────┘
│ ② séparer les phases
│ ③ réacidifier l'aqueuse (HCl)
▼
acide benzoïque neutre PRÉCIPITE → récupéré pur
- Ajout de NaHCO₃ (base douce) : il déprotone seulement l’acide benzoïque → benzoate ionisé → passe en phase aqueuse. Le phénol, non déprotoné, reste en phase organique.
- On récupère la phase aqueuse (le benzoate) d’un côté, la phase organique (le phénol) de l’autre.
- On réacidifie la phase aqueuse (HCl) → l’acide benzoïque neutre précipite, purifié.
C’est la manip qui montre que tu maîtrises la chaîne pKa → ionisation → solubilité : ionisé = hydrophile (phase aqueuse), neutre = lipophile (phase organique).
Pièges fréquents
- Comparer directement les deux bases : on compare les pKa des acides conjugués, pas les bases entre elles.
- Prendre une base trop forte : NaOH déprotonerait et l’acide et le phénol → plus de séparation sélective. La finesse du NaHCO₃ vient de sa douceur.
- Oublier le sens du ΔpKa : il faut pKa(acide conj. de la base) supérieur de 2–3 à celui de l’acide à déprotoner.
- Confondre force et nucléophilie : LDA est très basique mais encombrée → elle déprotone sans attaquer (idéal pour former des énolates proprement).
Exercices éclair
Exercice 1. Le NaHCO₃ peut-il déprotoner l’éthanol (pKa 16) ? Justifie.
Correction
Non. L’acide conjugué du bicarbonate (H₂CO₃) a un pKa de 6,4, très inférieur à celui de l’éthanol (16). La réaction irait dans le mauvais sens (écart de ~10 unités défavorable). Pour déprotoner un alcool, il faut une base bien plus forte : NaH ou NaNH₂ (acide conjugué pKa 36–38).
Exercice 2. Quelle base choisir pour déprotoner un alcyne terminal (pKa 25) en acétylure, sans se tromper ?
Correction
L’amidure de sodium NaNH₂ (acide conjugué NH₃, pKa ≈ 36). Écart de +11 en faveur de la base → réaction quantitative. NaOH (pKa 15,7) serait insuffisant : écart défavorable (15,7 < 25), il ne déprotonerait pas l’alcyne de façon significative.
Exercice 3. On veut extraire une amine (base) d’un mélange organique. Quel réactif ajouter en phase aqueuse, et comment la récupérer ensuite ?
Correction
On ajoute un acide dilué (HCl) : il protone l’amine en ammonium R–NH₃⁺ chargé, donc hydrophile → l’amine passe en phase aqueuse (les composés neutres restent en phase organique). Pour la récupérer : on basifie ensuite l’aqueuse (NaOH) → l’amine neutre R–NH₂, redevenue lipophile, ré-extractible au solvant organique. C’est le miroir de la séparation acide/phénol, appliqué aux bases.
À retenir
- Quantitatif si pKa(acide à déprotoner) est inférieur de 2–3 unités au pKa de l’acide conjugué de la base.
- On compare les pKa des acides conjugués, et la réaction va vers l’acide le plus faible.
- Échelle des bases : NaHCO₃ (6,4) < Na₂CO₃ (10,3) < NaOH (15,7) < NaH/NaNH₂ (36–38).
- NaHCO₃ sépare un acide carboxylique d’un phénol ; HCl piège une amine en phase aqueuse — les deux manips d’extraction de référence.
- LDA : base forte mais encombrée, pour faire des énolates sans jouer les nucléophiles.